Andrei Nakov
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Georges Papazoff

En 1969, au cours de ses recherches sur les origines de l'art moderne, Andréi Nakov découvrait dans les réserves de la collection de la « Société Anonyme » de Katherine Dreyer, Yale University Art Gallery, New Heaven, USA, l'œuvre du peintre Georges Papazoff (né en 1894 à Yambol, Bulgarie – mort en 1972 à Vence, France).

Caricature de Georges Papazoff

Caricature de Georges Papazoff

Artiste d'origine bulgare, ayant travaillé en Allemagne et installé en France à partir de 1924, Papazoff connu au cours de années vingt et trente une flamboyante carrière internationale, exposant dans plusieurs pays européens et aux USA. Remarqué de bonne heure par l'écrivain Henri-Pierre Roché (ami de Duchamp et agent de Brancusi), l'œuvre de Papazoff accéda sans tarder aux grandes collections américaines dont Roché était un des conseillers attitrés.

Andrei Nakov

Andréi Nakov

De retour en France durant l'année 1970, A. Nakov se rendait à Vence (Alpes Maritimes) où Georges Papazoff vivait isolé du monde dans une maison qu'il s'était fait construire en bordure de la Grand Place. Grâce aux rapports amicaux qui ne tardèrent pas à s'établir, A. Nakov réussit à convaincre l'artiste septuagénaire de revenir sur la scène parisienne, ce qui aboutit à une exposition personnelle à la Galerie de Seine à l'automne de 1971. Peu après le peintre mourrait à Vence. Dans une note testamentaire, il demandait que le jeune historien d'art connu en France écrive une monographie consacrée à son œuvre.

Papazoff

Après un travail rapide dans les archives du peintre, au printemps de l'année 1973, la monographie intitulée George Papazoff : Franc-tireur du surréalisme voyait le jour aux Éditions de la Connaissance à Bruxelles.

Depuis cette date, la défense de l'œuvre de Papazoff est restée dans le spectre de l'intérêt de A. Nakov. Une nouvelle publication est actuellement prévue : d'envergure tout à fait supérieure à la première monographie, cet ouvrage comprendra des références à une importante correspondance de l'artiste. De nombreux documents et œuvres découverts aussi au cours des dernières années en Bulgarie et en Europe Occidentale donneront à cet ouvrage une dimension artistique et historique, de loin supérieure à la publication initiale de 1973.

 

Georges Papazoff, Formes se détachant de la terre

Georges Papazoff,
Formes se détachant de la terre

LE RETOUR EN BULGARIE

Tout au long de sa vie, Georges Papazoff est resté un poète bulgare qui, jusqu’au dernier de ses jours, se nourrissait d’une vision idyllique de son enfance et de son pays. Il souhaitait vivement le retour de son art en Bulgarie et cette reconnaissance qui, là-bas, lui avait tant manqué.

En 1934, sa seule tentative d’exposer ses peintures à Sofia s’est soldée par un échec cuisant. Il suffit de lire ses lettres envoyées à l’époque depuis la Bulgarie en Europe occidentale, pour constater à quel point il eut à lutter avec un atavisme de négation, réaction anti moderniste qui motivait le rejet de sa peinture par « la société ». Cette expérience fut très douloureuse pour lui. Il avait pourtant fait de grands efforts, y compris la publication de textes sur la peinture moderne et la donation à la Galerie Nationale de Sofia d’une grande peinture à l’huile, donation qui fut déguisée en don de son ami et collectionneur Rolf de Maré, tandis que le véritable donateur était l’artiste lui-même.

Dire que Papazoff est peu connu en Bulgarie serait injuste, mais l’on se doit de préciser que seul son nom est connu, tandis que sa création reste incomprise pour ne pas dire ignorée et ceci malgré la présence dans ce pays de plusieurs tableaux et surtout malgré l’existence d’une excellente monographie, ouvrage rédigé par Kiril Krastev, ami et connaisseur de l’artiste et de surcroît remarquable critique d’art, connaisseur de l’avant-garde de l’entre-deux-guerres, tristement inconnu hors des frontières bulgares. Mais n’est-ce le sort de tout l’art moderne bulgare hors des frontières de ce pays ?

On ne doit donc pas se demander pourquoi aujourd’hui la peinture de Georges Papazoff reste — en Bulgarie, mais aussi hors des frontières bulgares — toujours noyée dans quelque nébuleuse vaguement « moderniste », sans conduire à une compréhension authentique, à cette reconnaissance qui serait, finalement durable, définitive.

Je pense qu’en Bulgarie, après 1944, ceci est la conséquence de longues décennies de résistance, sinon de mépris, pour la culture moderne, mais aussi dans l’entre-deux-guerres. L’élimination brutale des élites culturelles et proprement modernistes entamée par l’assassinat sauvage de Géo Milev et suivie de celui de Vaptzarov, deux évènements tragiques parmi tant d’autres, s’est poursuivie de plus belle après l’instauration de la dictature communiste. Une autre strate culturelle, génération qui n’a pas eu le temps de s’affirmer, fut à son tour victime de violences antimodernistes, « nettoyage » socio-culturel motivé à l’époque par un ressentiment anti-occidental, celui-ci issu des désastres politiques d’une « royauté » habsbourgeoise, tristement imposée par les puissances occidentales. Les fantômes d’un inconscient russophile compliquaient d’autant plus l’orientation des nouvelles élites, coupables à leur tour de dérives para-fascistes. Autant de strates de culpabilité sociale qui facilitaient la tâche antimoderniste des nouveaux philistins.

Ainsi, faute d’une continuité culturelle, rendue une fois de plus impossible, ce sont les fondations mêmes d’une vision de la modernité du XXe siècle qui furent camouflées. Faute de ces fondations locales, l’œuvre de Papazoff a du mal à se dresser dans son intégralité, à être authentiquement appréciée et durablement assimilée. Pour que ceci advienne, il faudrait reconstituer — ou tout simplement constituer — l’épine dorsale d’une vision authentique de la modernité et, alors, Papazoff trouverait la place de choix qui dans ce nouveau Gradus ad Parnasum lui revient indiscutablement.

Au début de l’été 1970, quand je fis sa connaissance à Vence, il vivait totalement à l’écart du monde parisien. Il était profondément déçu par le rejet que lui avait témoigné la scène artistique parisienne, dominée comme elle l’était par l’incontournable hégémonie surréaliste d’André Breton. Ici il faut rappeler que dès le début de sa carrière française, Georges Papazoff avait refusé l’autorité tyrannique d’André Breton ; si ce refus est grandement respectable et force même l’admiration, les suites de cette résistance ont été néfastes pour la survie de son œuvre à Paris ; ainsi, bien des années après la mort de Breton, l’œuvre de Papazoff fut marquée ici par le sceau de l’opprobre.

En 1972, j’ai réussi à le convaincre de revenir exposer à Paris, ville où il fut de nouveau mal traité après 1945 (ceci à cause de l’infortuné voyage allemand de son ami André Derain). Sa mort subite, survenue à peine quelques mois plus tard et l’attitude destructrice de sa fille Myriam ont peu à peu anéanti la vague d’intérêt suscitée par les expositions du début des années 1970. Le nom de Papazoff a réintégré à nouveau une zone d’ombre de laquelle j’avais essayé de le sortir. C’est seulement après la mort de Myriam Papazoff que la situation a peu à peu commencé à changer. Le timide regain d’intérêt pour sa peinture que l’on remarque à Paris depuis quelques années (expositions courageuses de la galerie Lacombe et plus récemment celle des galeries Vazieux et Laurentin) ne sera durable que le jour où la création de Papazoff sera appréciée à sa juste valeur picturale et poétique dans son propre pays, quand de véritables collectionneurs bulgares (privés ou publiques) porteront haut son message artistique. Le jour où une vision cohérente de l’art du XXe siècle sera affirmée à Sofia sera aussi le jour de victoire pour l’œuvre de Papazoff. Ce jour-là, une nouvelle identité culturelle aura droit de cité en Bulgarie. L’œuvre de Georges Papazoff sera à partir de ce moment non seulement comprise, mais, aussi et avant tout, nécessaire, donc elle sera désirée.

© Copyright Andréi Nakov, Paris, septembre 2012
Ce texte constitute l'introduction (version originale, française) du catalogue de l'exposition Papazoff (en langue bulgare) qui eu lieu à l'automne 2012 à la galerie « Rakursi » de Sofia.

Bibliographie
Georges Papazoff - Franc-tireur du surréalisme